L'Australie a poursuivi Telegram en justice. Le 30 juillet 2026, la commissaire à la eSafety a engagé devant la Cour fédérale une procédure de sanctions civiles, reprochant à la messagerie de n'avoir ni détecté ni retiré des contenus pro-terroristes après en avoir été informée. L'exposition maximale s'élève à 54,6 millions de dollars australiens, et c'est la première fois que l'Australie attaque une messagerie devant un tribunal au titre du standard qui encadre la communication privée plutôt que les réseaux sociaux publics.
Ce que reproche exactement la eSafety
La plainte fait suite à une enquête d'un an et s'appuie sur le Relevant Electronic Services Standard de l'Online Safety Act. La eSafety énumère six manquements précis :
- Ne pas avoir retiré des contenus pro-terroristes publiés publiquement après en avoir eu connaissance : certains sont restés accessibles jusqu'à trois semaines après les signalements d'utilisateurs australiens.
- Ne pas avoir réduit le risque de récidive, notamment en supprimant les comptes, canaux et groupes concernés.
- Ne pas avoir détecté des contenus pro-terroristes connus, dont la diffusion en direct de l'attaque de la mosquée de Christchurch en 2019 et la tuerie de Buffalo en mai 2022 : ces enregistrements sont restés près de trois mois sur la plateforme avant retrait.
- Ne pas avoir efficacement entravé ni dissuadé la diffusion de ces contenus.
- Ne pas avoir de conditions d'utilisation interdisant l'accès et la diffusion de contenus pro-terroristes dans toutes les parties de Telegram.
- Ne pas avoir informé les plaignants du sort de leurs signalements.
Selon la requête telle que rapportée par Reuters, l'affaire repose sur un ensemble restreint d'exemples : des utilisateurs australiens ont signalé 12 publications à contenu pro-terroriste entre juillet et octobre 2025, et Telegram n'en a pas retiré 10, ni suspendu ou bloqué les comptes qui les avaient publiées. La eSafety demande au tribunal de constater des infractions à l'article 146(1) de l'Online Safety Act 2021 et de prononcer la sanction qu'il jugera appropriée.
La réponse de Telegram
Telegram rejette les accusations et annonce qu'il les contestera devant le tribunal. L'entreprise met en avant ses propres chiffres : elle affirme avoir bloqué plus de 150 000 communautés liées au terrorisme et retiré plus de 200 millions de contenus terroristes, et que son travail antiterroriste est bien documenté.
Les deux affirmations peuvent être vraies simultanément, et c'est là le noeud inconfortable du dossier. Une plateforme peut retirer des volumes énormes au total et manquer malgré tout les éléments précis qu'un régulateur lui a signalés. La eSafety ne prétend pas que Telegram ne fait rien : elle soutient que les systèmes ont échoué sur des contenus identifiés après notification, ce qui est exactement l'exigence du standard.
Pourquoi une affaire de messagerie pèse plus qu'une affaire de réseau social
Jusqu'ici, l'application des règles de sécurité en ligne a surtout visé des plateformes publiques, où le contenu est diffusé et la modération attendue. Telegram se situe inconfortablement entre deux catégories : il a des conversations privées, mais aussi des groupes pouvant aller jusqu'à 200 000 personnes et des canaux sans limite supérieure, qui fonctionnent comme des médias. Selon la eSafety, les Australiens s'y connectent environ 1,5 million de fois par mois.
C'est précisément cette nature hybride qui fait de cette plainte un jalon. Si un tribunal admet qu'une messagerie porte des obligations systémiques sur ses surfaces de diffusion, la même logique atteint toute autre application dotée de grands canaux. Les régulateurs ailleurs observent, et la portée de ces régimes est déjà mise à l'épreuve : l'Ofcom a récemment reconnu que l'Online Safety Act britannique ne peut contraindre un site étranger à rien d'autre qu'à géobloquer le Royaume-Uni.
Du procès au blocage
La question pratique pour les utilisateurs est de savoir ce qui se passe si une plateforme perd et refuse de s'exécuter. Les amendes sont le premier instrument, mais l'échelle d'escalade de ces régimes finit généralement par atteindre des restrictions d'accès au niveau du réseau, et c'est à ce moment que les gens ordinaires cherchent un contournement. L'Australie a déjà montré qu'elle savait remodeler l'accès plutôt que se contenter d'amendes : le pays a été le premier à instaurer une vérification de l'âge au niveau des moteurs de recherche et fait désormais partie d'un groupe croissant d'États qui restreignent purement et simplement les réseaux sociaux pour les mineurs.
Telegram se bat par ailleurs sur d'autres fronts, ce qui conditionne son appétit pour le compromis. En Russie, le service est ralenti au point d'exiger des outils de contournement, et son fondateur y fait l'objet d'une accusation pénale, les autorités ayant annoncé puis relativisé une recherche internationale. Une entreprise sous pression judiciaire simultanée d'une démocratie et d'une autocratie a des raisons structurelles de ne céder à personne.
Pour qui dépend de l'issue de ces affaires, la leçon est de distinguer deux choses que les titres confondent. Contraindre une plateforme sur les contenus n'équivaut pas à censurer les utilisateurs, et mélanger les deux rend plus difficile de s'opposer au second. Ce qui suit invariablement l'escalade, en revanche, c'est une hausse de la demande d'outils qui continuent de fonctionner quand l'accès est filtré : voilà pourquoi chacun de ces bras de fer judiciaires finit dans nos pages.
• La eSafety engage une procédure de sanctions civiles contre Telegram - eSafety Commissioner
• L'Australie lance une action en justice contre Telegram pour des contenus pro-terroristes - The Jerusalem Post
• Le régulateur australien traîne Telegram en justice pour des posts pro-terroristes - The Conversation
• La commissaire eSafety poursuit Telegram pour contenus terroristes - Cyber Daily