En février 2026, Google a secrètement transmis à l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) les numéros de comptes bancaires, les données de cartes de crédit et les informations personnelles du journaliste étudiant et militant Amandla Thomas-Johnson - sans jamais l'en avertir, en violation directe d'une politique publique que l'entreprise respecte depuis 2015.
Ce qui s'est passé : une assignation secrète, sans avertissement
L'ICE a adressé à Google une assignation administrative exigeant des données sur Thomas-Johnson, qui couvrait les opérations d'application de la loi sur l'immigration en tant que journaliste étudiant. Google s'y est conformée - en transmettant des relevés financiers comprenant des numéros de comptes bancaires et des données de cartes de crédit - sans alerter Thomas-Johnson ni lui donner la moindre possibilité de contester la demande en justice.
Les assignations administratives sont émises directement par les agences fédérales, sans contrôle judiciaire ni mandat signé par un juge. Contrairement aux ordonnances judiciaires, elles ne nécessitent aucune approbation préalable d'un tribunal, ce qui en fait un outil privilégié pour des agences comme l'ICE. Thomas-Johnson n'a appris que Google avait obéi à l'assignation qu'après les faits, lorsque The Intercept a révélé l'affaire. A ce moment-là, il avait déjà fui en Suisse pour éviter sa détention.
Thomas-Johnson a ensuite écrit sur les réseaux sociaux : "Donc, @Google a transmis à l'ICE mes numéros de carte de crédit et de compte bancaire pendant qu'ils tentaient de me localiser et de me détenir. J'ai fui en Suisse avant qu'ils ne puissent le faire." Cette divulgation n'était pas un piratage - c'était Google qui remettait volontairement ses données financières à une agence fédérale sans l'en informer.
La promesse brisée de Google : une politique abandonnée en silence
Depuis au moins 2015, Google s'était engagée publiquement et clairement : lorsque l'entreprise reçoit une demande gouvernementale de données d'utilisateur, elle notifiera l'utilisateur concerné avant de s'y conformer - sauf interdiction légale. Cette politique existe précisément pour que les utilisateurs puissent faire appel à un avocat et contester un abus en justice avant que leurs informations privées ne soient transmises aux autorités.
Dans le cas de Thomas-Johnson, Google a discrètement renié cette promesse, sans la moindre explication. L'Electronic Frontier Foundation (EFF), qui a pris en charge ce dossier, a décrit la situation sans détour dans un billet de blog d'avril 2026 : "Google a trahi sa promesse envers moi. Maintenant l'ICE a mes données."
L'EFF a également écrit formellement au procureur général de Californie, citant le manquement de Google à se conformer à la loi californienne sur les obligations de notification lors de certaines demandes gouvernementales de données.
Les assignations administratives : la zone grise juridique
L'affaire Thomas-Johnson met en lumière un problème croissant : les assignations administratives permettent aux agences gouvernementales de contourner entièrement le système judiciaire. Contrairement aux mandats de perquisition, elles ne requièrent ni signature d'un juge, ni cause probable, ni préavis à la cible. Elles sont émises par des agences comme l'ICE, la DEA et l'IRS elles-mêmes, et les entreprises technologiques s'y conforment fréquemment sans contester.
Selon les propres rapports de transparence de Google, l'entreprise reçoit chaque année des milliers de demandes de données gouvernementales de la part des autorités américaines. La grande majorité se traduit par une divulgation de certaines données. L'affaire Thomas-Johnson est alarmante non seulement pour ce qui a été divulgué, mais pour la manière dont cela s'est produit - en silence et en violation apparente des propres principes déclarés de l'entreprise.
L'EFF exige une législation
La réponse de l'EFF va au-delà de la critique de Google. L'organisation pousse désormais à l'adoption de législations fédérales et étatiques qui obligeraient légalement les entreprises technologiques à notifier les utilisateurs avant de répondre aux demandes gouvernementales de données.
L'avocate de l'EFF Saira Hussain a qualifié l'affaire de "modèle d'abus", notant que les journalistes étudiants, les militants pour les droits des immigrés et les gens ordinaires sans lien avec des activités criminelles sont de plus en plus ciblés par des assignations administratives simplement parce qu'ils exercent leur liberté d'expression en ligne.
Les défenseurs de la vie privée soutiennent que les politiques d'entreprise volontaires ne constituent pas une protection suffisante. Comme le démontre l'affaire Thomas-Johnson, ces politiques peuvent être abandonnées sans préavis, sans explication et sans recours - laissant les utilisateurs exposés précisément au moment où la protection juridique est la plus importante.
Les implications plus larges pour la vie privée numérique
Cette affaire a des implications bien au-delà de l'expérience d'un seul militant. Si Google - une entreprise avec un engagement public de dix ans envers la notification des utilisateurs - remet discrètement des données financières aux services de l'immigration sans avertissement, les utilisateurs ont peu de raisons de faire confiance aux politiques de confidentialité d'entreprise volontaires.
Les données que Google a divulguées n'étaient pas des mots de passe ou des messages privés - c'étaient des numéros de comptes bancaires et des relevés de cartes de crédit, le type de données financières qui peuvent être utilisées pour retracer les déplacements, les relations et les réseaux de soutien d'une personne. Pour un journaliste couvrant l'immigration, ces informations ne sont pas seulement personnelles - elles peuvent mettre en danger ses sources et contacts.
Des affaires comme celle-ci rappellent que chaque donnée stockée auprès d'un service tiers est potentiellement accessible aux agences gouvernementales avec un minimum de barrières légales. Minimiser les données partagées avec les grandes plateformes - et utiliser des outils offrant un meilleur contrôle sur son empreinte numérique - est devenu une nécessité pratique pour les journalistes, les militants et les utilisateurs soucieux de leur vie privée.